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Les mémoires de Spirou - Fournier
Fournier est convoqué un beau matin chez l'éditeur, lequel tient un discours étonnant à ce jeune amateur au travail depuis un an à peine dans mon beau journal.
- Monsieur Fournier, j'aime bien ce que vous faites. Vous allez reprendre Spirou. Il faut absolument que vous soyez à l'aise avec ce personnage. Il faut que vous le fassiez évoluer comme vous l'entendez, vous! La seule chose que je vous demande, c'est de ne pas le faire trop brutalement.
Impossible de refuser dans ces conditions, mais le robuste Breton a le cœur qui bat fort!
Nous allons faire une joyeuse paire ensemble durant dix ans.
Le faiseur d'or marque ses débuts. Nous retrouvons le chemin de l'aventure,Fantasio et moi. Le cousin Zantafio a enlevé le comte de Champignac, qui sait où se trouve un grimoire ancien révélant le secret de la fabrication de l'or.
Le Marsupilami nous accompagne dans cette enquête. Exceptionnellement, Franquin a accepté de le dessiner dans cet épisode, et mes planches font un sacré va-et-vient entre Fournier (qui effectue son service militaire à Paris) et Franquin (à Bruxelles) avant d'aboutir à la Rédaction de mon hebdomadaire! Fournier crayonne en effet décors et personnages en réservant une place, lorsqu'il y a lieu, pour notre ami au pelage tacheté. Franquin apporte ensuite sa contribution et vingt-huit planches de ce récit témoignent ainsi de l'intérêt porté par le maître à son successeur involontaire! Gaston apparaît fugitivement dans les pensées du comte de Champignac, et le génial gaffeur viendra même présenter mon nouveau papa en introduction à la première publication en album de celui-ci!

Mes papas sont un chouette tas de copains, et je peux être soulagé. C'est reparti!
Après avoir animé brillamment les personnages champignaciens habituels de mon entourage (le comte, le maire, Dupilon et Duplumier,Zorglub), Fournier ébauche un petit monde bien à lui : l'illusionniste nippon Itoh Kata et la diabolique société secrète du Triangle.

ItohKata nous confie un champignon fabuleux : le kuko jomon, avec pour mission - délicate - de rapporter au comte de Champignac. Pour la première fois depuis bien longtemps, Fanasio et moi sommes partis au bout du monde sans notre cher Marsupilami.
Donnant force et puissance, le kuko jomon dégage un gaz explosif propre à alimenter un moteur d'automobile. Ce végétal est convoité par le Triangle. Nous aurons fort à faire pour déjouer les pièges préparés à notre intention par le sinistre DoktorBoumboum et les séides des N°1, 2 et 3, cadres redoutés de cette association malfaisante.
Fournier s'offre un beau morceau de bravoure graphique : une locomotive folle lâchée dans les rues de la ville. Ce jeune gars veut faire taire les détracteurs, quelques vieux maniaques qui ne voient en lui que le petit inconscient osant prendre la suite du Grand Franquin. Il en veut, et mes amis sincères comprennent déjà qu'il apporte une nouvelle dimension poétique à mes aventures.
Froussard, volontiers râleur, Spip reprend du caractère. Fournier propose même, un instant, de le lancer dans son propre cycle de récits complets et de gags. Il fut même question, un court instant, d'un JOURNAL DE SPIP, pour les plus jeunes, mais, tout compte fait, Fournier n'a que deux mains, et je les lui remplis bien! Où trouverait-il le temps de vagabonder en comgagnie de notre écureuil, alors qu'il a déjà dû réduire fortement la production consacrée à son cher Bizu?

Mais tandis que nous croyions être débarrassés du Triangle, voici que ceux qui ont survécu à une terrible explosion enlèvent Itoh Kata. Séquestré dans une abbaye abandonnée, l'ilusionniste donne libre cours à son talent pour tourner en bourriques des méchants particulièrement calamiteux. Les tuiles pleuvent sur eux!
La gageure a été relevée. Je suis redevenu l'hôte régulier de mon hebdomadaire et Fournier propose même, dans le coin supérieur gauche de sa couverture, mon nouveau visage, car une reprise ne va jamais sans un certain lifting!
Le Triangle ayant trois côtés, il est normal de le voir réapparaître, après Du glucose pour Noémie et L'abbaye truquée, dans Tora Torapa, le premier grand récit exotique du bretonnant Fournier.

En chemise blanche flottante, jeans et chaussures de sport, je me sens très relax sur cette île du Pacifique où le Triangle a pris possession de la (dernière?) base secrète de l'illustreZorglub.Zantafio est de la fête. Connu ici sous le nom de Papa Pop, le machiavélique individu envisage de lâcher sur le monde des essaims de moustiques venimeux.
La séduisante Ororéa entre d'un pas gracieux dans mon entourage. Cette « sauvageonne » se révèle parfaitement civilisée, exerçant en temps normal la profession de photographe.
C'est une Seccotine aux charmes évidents. Les héroïnes de papier ne sont plus des planches à pain!
Fantasio en est ravi, et cela me change de mes débuts où une armée de retoucheurs discrets rallongeaient les jupes et recouvraient les décolletés jugés trop agressifs dans les bandes dessinées américaines, conçues, il est vrai, pour un large public adulte qui en avait vu d'autres... Mon ami YvanDelporte a même, un court moment, fait partie de ces artistes méconnus qui européanisaient les minijupes des héroïnes de Brick Bradford!
Ororéa est une digne consœur de Natacha, qui, du reste, fait désormais quelques amicales apparitions dans mes aventures lorsque je prends l'avion, tandis que Fournier se glisse parfois dans les siennes. Les dessinateurs aiment ce type de clin d'œil pas toujours très compréhensible pour le grand public.

Mon aspect physique évolue. Franquin s'était efforcé, à plusieurs reprises, de me faire quitter mon habit de groom. Cela restait très éphémère. Fournier est bien décidé à aller de l'avant. Je perds mon uniforme, mes guêtres et mon chapeau de groom sur l'île de Tora Torapa, et arbore les cheveux longs, à la mode de l'époque. Cette mutation vestimentaire va dominer également l'épisode suivant.
Mon journal a organisé un grand concours portant sur ('Afrique. Une dizaine de lecteurs remportent un voyage au Sénégal en compagnie de Fournier. Ce dernier en revient particulièrement enthousiaste, et avec une petite idée derrière la tête!

Je peux apprêter ma tenue de broussard.
Un jeu de circonstances inattendues fait que nous nous retrouvons, Fantasio et moi, en possession d'un gri-gri que nous décidons de ramener dans son pays d'origine. Et nous voilà découvrant le parc national du NiokoloKoba où des animaux disparaissent mystérieusement.
Ororéa est, bien entendu, de la partie. Spip dispute aux éléphants les noix de rônier, qui sont leur régal favori.
Le dessin de Fournier a acquis la maturité. Son graphisme personnel est reconnu par un public dont une partie, au départ, aurait préféré bénéficier d'une imitation plus servile du style de Franquin. Après quelques critiques acerbes dans le courrier des lecteurs de l'hebdomadaire, le flux s'est inversé et les encouragements se multiplient. Le tirage de mes albums a repris son ascension. Charles Dupuis a misé juste.

Cela s'arrose, et Fournier, en bon Breton, a un faible pour le cidre bouché. Les Ksoriens aussi, un groupe d'inoffensifs extraterrestres suivant un stage de mycologie chez le comte de Champignac. Leur passion pour cette boisson fermentée les incite à quelques écarts. Ils utilisent de minuscules soucoupes volantes qui éveillent la convoitise d'un trio d'espions étrangers, parmi lesquels on reconnaît une savoureuse caricature de François Walthéry, le dessinateur de Natacha. Autre figurant de choix : Fournier lui-même, qui s'accorde du galon et se moque plaisamment des militaires au cours de cette étrange affaire relatée sous le titre Du cidre pour les étoiles.
L'ambiance bretonne culmine dans L'Ankou, allusion au légendaire valet de la mort qui prend en charge les défunts dans cette région. Ce bon diable craint d'être rapidement débordé par la construction d'une centrale nucléaire à Berniliz.Fournier devance l'actualité et les manifestations écologiques. Un an plus tard, les Verts supposeront à la mise en service de la centrale de Plogoff.
Ororéa nous invite à un congrès international de magiciens. Elle enquête sur la centrale où s'élabore un liquide hyperradioactif et redoutablement instable : le thyrinium 2000. Deux personnages patibulaires ne reculent devant rien pour contraindre ItohKata et ses confrères à dérober le précieux composé. Celui-ci va être envoyé dans une autre dimension par notre moraliste nippon.

On peut conclure avec l'Ankou:"Bravo, les gars !".
Braopatred ! comme on dit en breton, car l'ouvrage connaîtra une édition spéciale en dialecte du cru. Hommage d'un fils d'Armor à sa terre natale qui s'y trouve dépeinte.
Fournier est devenu une célébrité régionale. Il collabore à OUEST-FRANCE, passe dans les émissions télévisées locales et est fréquemment sollicité pour participer aux initiatives artistiques ou publicitaires du coin. Il peint et se retape une maison sur la côte. Tout cela mange son temps et mes aventures deviennent moins régulières.
Je me suis justement embarqué dans une grande épopée en deux volets. Direction : le mystérieux Çatung, territoire situé entre l'Inde et la Birmanie, une sorte de « Triangle d'Or » dirigé d'une main de fer par le tyran JatakaKôdo.

Nous décidons d'y faire un reportage qui, de toute évidence, ne manquera ni d'originalité ni de risques, car cet Etat produit du pavot à opium pour la Mafia.
Là aussi, Fournier se risque à évoquer une terrifiante réalité sous le masque de la fantaisie.
De nos jours encore, on entend quotidiennement parler d'Etats ou de régions qui vivent essentiellement de la culture de ce poison.
Nous franchissons la frontière du Çatung en fraude. Fantasio se fait passer pour un inspecteur des gangsters venu en visite chez Kôdo. Quant à moi, je rejoins les rebelles. Nous nous retrouvons après moult péripéties relatées dans Kôdo le tyran et Des haricots partout.
Grâce à l'intervention du comte de Champignac, le tyran est renversé.
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